Les numéros pour le darshan s'égrainent lentement.
Ca n'a plus la moindre importance.
Je ne sais pas ce que je vais faire, combien de temps je vais rester, par quels moyens je vais rentrer ni même si je rentre.
Je passerai peut-être la nuit ici. Celui que j'ai rencontré bier soir me racontait que l'an passé, la nuit s'est achvée à 14h le lendemain. Les yeux me piquent. Il y a une file d'attente qui traverse de part en part le hall du refectoire.
Aucun visage familier.
Je pense aux membres de ma famille qui peut-être découvriront bientôt Amma, aux amis avec qui j'aimerais être, à ceux à qui je voudrais téléphoner, ceux avec lesquels j'aimerais renouer.
Je laisse ça en plan faute de savoir quoi faire.
J'imagine ce que tout ça serait en Inde.
J'entends encore R. me dire combien il est impossible de s'isoler.
Ca aussi, je le laisse en plan.
Je pense à ce que ressentiront les enfants l'année prochaine.
Je viens d'apercevoir quelqu'un que je connais qui est en plein seva.
Ce qui est franchement extraordinaire, c'est qu'au même instant, tout se mélange.
Au même instant dans un même lieu.
Pendant que l'un reçoit le darshan, d'autres achètent, vont aux toilettes, se restaurent, discutent, méditent, téléphonent, servent, s'étreignent, chantent, lisent, jouent, se renseignent, courent, s'assoient, se lèvent, déambulent, observent ou au contraire entrent en eux-mêmes, s'inclinent, joignent les mains, pleurent, rient, circulent dans les rangs tenant en l'air un panneau d'annonce "recherche aide pour le service, la vaisselle, la sécurité, la cuisine, le nettoyage des toilettes," interrogent du regard, sourient, rassurent, dirigent, aiguillent, mettent de l'huile dans les rouages.
Le tour fonctionne parfaitement dans un mouvement absolument vivant.
Tous les contours sont flous, les repères se perdent et si le hasard joue ici mieux et plus qu'en n'importe quel moment, le reste est savamment orchestré.
Pas de place pour les fausses notes.
C'est bien simple, sous les vibrations intenses, les fausses notes se dissolvent.
Pendant ce temps, suspendu, on continue à s'affairer, à se saluer civilement ou avec dévotion.
Fatiguée, j'ai erré après une longue station assise passée à regarder les gens recevoir le darshan et Amma dans sa tenue de divinité.
Beaucoup de monde partout.
Mes tentatives patientes d'approcher le stand des bijoux perd tout son intérêt.
Je n'aurais pas dû revenir.
Finalement, je ne suis plus "dans le truc."
Je me dirige vers les caisses pour payer les livres sur Ganesh et Krishna pour les enfants.
A cet instant précis, je me retourne pour demander l'heure.
Il est encore temps d'attraper le dernier RER.