Nous nous cachons, allons et venons à l'abri derrière les murs éventrés pour aller chercher quelque chose.
Pour faire diversion, quelqu'un sonne les cloches pour attirer ceux qui nous encerclent ailleurs.
Autre scène.
Accroupie en embuscade au coin d'une rue, à découvert, quelqu'un arrive derrière moi.
Il s'accroupit, baïonnette à la main.
L'homme qui est à côté de moi donner l'alerte.
Celui qui est derrière moi ne peut plus me tuer selon son intention.
Il s'appelle WO.
C'est la deuxième fois qu'il essaie de me tuer.
Pour je ne sais quelle raison, nous sommes bouleversés, fous de joie que ce geste n'ait pas eu lieu.
Nous sommes dans les bras l'un de l'autre, nous dansons.
C'est une caricature de danse.
En fait, nous tournons en poussant des cris pour ne pas mourir d'émotions, d'un immense trop-plein d'émotions.
Nous crions comme on entaillerait une plaie purulente dans l'urgence pour l'assainir, la soulager, la guérir.
Chacun est seul face à son cri.
Impression que ce cri les libèrent les unes après les autres, rapidement, intensément et que ça me sauve la vie car cette tempête d'émotions est trop grande pour être contenue et enfermée dans le corps sans qu'il se disloque.
Au réveil, je pense à cet abcès dentaire qui lui aussi aurait mérité qu'on ouvre la dent et qu'on la laisse à vif pour qu'elle guérisse plus vite.
Le dentiste qui connaît ma peur, m'a mise sous antibiotiques et a prolongé le traitement pour venir à bout de l'infection en m'épargnant une situation trop difficile à gérer pour moi.
***
Quand, petite, je pleurais, elle ne le supportait pas et dans une rage fortement contenue, elle me disait : tu t'arrêtes ?!?
C'était sans appel.
Je devais ravaler mes larmes et mon hocquet, quitte à m'étouffer mais arrêter sur-le-champ.
Une mise à mort émotionnelle, répétée, à chacun de mes débordements.
Elle l'aurait bien hurlé si elle avait pu mais même à la maison, elle se contenait.
Je voyais sa fureur dans ses yeux.
J'étais tétanisée.
Quand elle me faisait préparer la lecture en primaire, je me trompais parfois, par manque d'attention.
Elle avait une réaction démesurée par rapport à l'erreur commise.
Elle me disait : tu lis ce que tu veux.
Comme j'étais pétrifiée, je n'osais plus parler, je me trompais davantage, trop occupée à lutter contre une intense envie de pleurer.
Mes larmes coulaient malgré moi et m'empêchaient de voir ce que je devais lire.
Je levais un visage implorant et défait.
Au lieu de l'attendrir, je ne faisais qu'attiser sa colère et elle me crucifiait en disant : regarde-moi cette tête d'ahurie, en me traitant de bourrique.
Certains jours, elle disait seulement : regarde-moi cette tête.
Je connaissais la suite.
J'avais envie de mourir pour que tout s'arrête, pour être ailleurs, pour ne plus exister.
Jamais une fois, il ne m'est venu à l'idée de me jeter dans ses bras, de la supplier d'arrêter, et encore de me consoler, de me protéger.
Jamais une fois elle ne s'est excusée, a été prise de remords, ou a été touchée par ma détresse.
C'est n'est strictement jamais arrivé.
Après une telle séance, elle me laissait seule dans ma chambre, dans une solitude incommensurable, avec ma détresse, cherchant du sens à tout ça, n'en trouvant aucun.
Je m'appliquais ensuite à ne pas faire de bruit, en espérant qu'elle oublierait ma présence jusqu'au retour de mon père.
Malheureusement, elle me mettait au lit très tôt ce qui fait que je ne le voyais que très rarement.
Quand il était là, rien de ce qui s'était passé n'était raconté mais en sa présence, elle se maîtrisait davantage.
J'avais six ou sept ans.